Une histoire de tortue à Minneapolis, réflexion sur la transition

Au fur et à mesure que les kilomètres s’ajoutent au compteur de l’Escargot, c’est aussi l’histoire des gens rencontrés que nous accumulons. Avancer dans le modèle de la transition, c’est aller sur une route pas encore construite, mais où chaque individu la sème. Alors que l’on pensait raconter la construction collective, on se rend compte qu’elle est faite de multiples constructions individuelles. Alors que l’on veut construire un outil d’exemple pratique, on se rend compte qu’il faut également faire un outil de réflexion.

Le projet que nous menons depuis maintenant quelques mois récolte peu à peu les histoires au fur et à mesure de notre périple. Celle qui suit nous a marquée pour deux raisons ; elle représente une des problématiques internes importantes des États-Unis, mais elle relate aussi un défi que les citoyens voulant changer les choses ont à incorporer. Le fait avait aussi marqué la personne suffisamment fort pour qu’elle nous la raconte et que nous fassions de même, car elle est symbolique en plusieurs points.

Le dur choix d’agir

L’amie qui nous a racontée l’histoire était allée à Minneapolis pour le regroupement du mouvement de transition États-Unis de l’été dernier. Elle en avait profité pour rester quelques jours supplémentaires afin de visiter une amie.

Alors qu’elle se promenait aux abords des lacs qui jouxtent la ville, elle s’est retrouvée devant une scène qui l’a mise mal à l’aise. Un homme était en train de s’attaquer à une tortue, il l’avait retourné et s’apprêtait à la tuer. Cependant, elle savait que les tortues sont une espèce en danger dans ces lacs et c’est conscient de cela qu’elle dit minneapolis lakeà l’homme que ce n’était pas une chose correcte à faire. Sa conscience portait sur la santé de l’animal et non sur l’action illégale qu’elle représentait. Agir, dire ce que l’on pense n’est pas toujours une chose facile, elle essayait de défendre la Tortue, mais sans violence, elle appliquait ce qu’elle avait vu lors de la rencontre de transition. C’est alors qu’une autre personne, amie de l’homme chassant l’animal, sortie d’une voiture et se mit à lui crier dessus en lui disant de partir. Les insultes ont volé, des termes racistes lui ont été lancés. Sans puissance et ne voulant jouer le jeu de la colère elle se décida alors à partir. Le remord dans l’âme, mais suite à la montée en colère de la femme, elle n’avait pas vu d’ouverture possible pour utiliser les outils qu’elle avait acquis.

Notre amie nous dit que la soupe à la tortue est un plat commun dans certaines cultures, notamment dans celle du sud des États-Unis, chasser la tortue, comme on pêche le poisson. Ce que l’histoire dit entre les lignes également, c’est que l’homme et son amie étaient noires, tandis que notre narratrice est blanche. La soirée précédente, on avait parlé avec le groupe de transition local des problèmes de racisme encore énormément présents aux États-Unis, mais aussi de la forte présence de pauvreté et d’inégalité également présentes dans les populations. Elle était consciente de tout cela et au fur et à mesure qu’elle nous parlait, on voyait qu’elle était vraiment désolée de la manière que cela s’était passée.

 

Sociocratie et CNV

Devait-elle agir ? Comment ? Elle était venue afin de participer à des ateliers de sociocratie et de communication non-violente, des outils fondamentaux dans le mouvement de transition. La sociocratie est un mode de gouvernance horizontal fonctionnant par le consensus pour la prise de décision, tandis que la communication non-violente est un outil utilisé pour exprimer ses besoins et sentiments à l’autre. Les deux utilisés ensemble permettent à un groupe de s’écouter et de laisser à chacun s’exprimer sur l’ensemble des discussions.
Un des problèmes du fonctionnement actuel de notre système que ce soit dans la politique, dans les réunions et même entre amis, c’est que l’écoute n’est pas une des qualités première de la voix du plus fort et des émotions. Savoir écouter, c’est savoir prendre en compte la globalité de son interlocuteur, non pas seulement ce qu’il exprime sur le sujet X.

C’est pourquoi dans les réunions, on va souvent commencer par un tour de table sur comment chacun se sent. Savoir qu’une personne a eu une journée difficile et éprouvante peut permettre de comprendre des silences dans une réunion ou une difficulté plus grande de s’exprimer. Prenant cela en compte, ça peut aussi générer moins de frustration en moi alors que j’attends de cette personne une réponse, etc.

Le même tour de table peut être fait à la fin d’une réunion afin de savoir le ressenti de chacun sur ce que l’on vient de faire. J’ai déjà fait une réunion où c’est après avoir fait ce dernier tour de table que l’on a pu avancer au-delà du mur invisible présent dans les discussions d’avant.

Des outils nécessitant une collaboration

Sachant cela, c’est avec ces principes que notre amie avait essayée de s’interposer dans le geste de l’homme. En essayant d’appliquer un espace pour comprendre l’un, mais en tout pouvant s’exprimer contre. Elle s’est malheureusement rendue compte que si l’autre n’est pas dans cet esprit, la discussion est difficile.

Ne pas être dans la réaction, n’est pas quelque chose d’innée dans notre société du 21ᵉ siècle en pays occidental (peut-être avant ou dans d’autres pays aussi, mais je n’y ai pas vécu, je ne sais pas). Toutefois, il ne faut aussi pas être dans un angélisme total dépourvu de critique. L’histoire ne dit pas si l’homme n’était pas conscient de son geste, mais s’en fichait et le faisait en toute conscience. Elle ne dit pas non plus s’il avait des problèmes financiers et que cela lui permettait d’avoir un repas. Ni s’il avait eu une bonne ou mauvaise journée.

Ceci étant, comment, dans une situation réelle avec quelqu’un qui n’est pas ouvert à se faire dire quelque chose passant comme une critique ou un sermon peut-on construire une discussion ? Utiliser la communication non violente est également à double tranchant, car on peut bien être conscient de l’utiliser pour exprimer ce que l’on ressent, mais ce même ressenti n’est-il pas lui-même créer par la morale qui façonne notre pensée ?

Comment est-ce que les principes d’écoute et d’attention de la sociocratie ou de la communication non-violente peuvent-ils être mis en application quand il n’y a qu’un côté qui essaye de les appliquer ? Jusqu’à quel point devant une action nous paraissant être injuste peut-on tenter d’être dans l’inclusion et le dialogue ?


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